Elfriede Jelinek, Bret Easton Ellis, Stewart O’Nan, Douglas Cowie, Maxime Chattam, Will Self et Bernard Werber témoignent de l’apport de King à la littérature.

Les écrivains n’échappent pas à la règle : comme tous les lecteurs « classiques », eux aussi sont, un jour ou l’autre, tombés dans un livre de Stephen King. Y compris ceux dont les dogmes littéraires sont très différents de l’univers du maître du fantastique. Prix Nobel de littérature en 2004, l’Autrichienne Elfriede Jelinek (La pianiste) ne cache pas avoir lu plusieurs de ses romans : « Ils m’ont assez impressionnée. Si nos univers sont très noirs tous les deux, ils n’ont toutefois pas grand-chose en commun. Mais je trouve flatteur qu’on me compare à lui. » Inconditionnel de la première heure (ou presque), Bret Easton Ellis n’a jamais caché sa profonde admiration pour son collègue du Maine et, dans ses interviews, lui a souvent rendu hommage. « Stephen King est un auteur absolument essentiel, déclare-t-il à Lire. Il aime raconter des histoires passionnantes, et il sait mieux que quiconque les rendre particulièrement prenantes. Eh oui ! Lorsque vous êtes dans un de ses livres, vous voulez tourner les pages bien plus vite qu’avec d’autres livres, d’autres écrivains - parfois objectivement bien meilleurs. » Mais l’auteur d’American Psycho n’est pas le seul, dans la caste des lettres américaines, à vouer un véritable culte au roi King. Ecrivain réputé « social » très éloigné des thrillers surnaturels, Stewart O’Nan (Speed Queen, Le nom des morts) ne tarit pas d’éloges à son sujet : « Sans l’aide de personne, Stephen King a ressuscité l’histoire d’horreur sur papier. Sa capacité à fondre les intrigues classiques de l’épouvante - les vampires, la peste, le devin condamné - dans la culture américaine contemporaine en fait non seulement l’écrivain de best-sellers le plus populaire, mais le meilleur écrivain populaire tout court. »

Stephen King entre dans le magazine "Lire"

Succès économique
Mais l’image d’ « écrivain populaire » est souvent accolée à « succès commercial », avec ses avantages et ses inconvénients. Auteur d’un premier roman autour de la culture rock (Owen Noone & Marauder) et professeur de littérature, le jeune Américain Douglas Cowie se montre à ce titre un peu sceptique : « Stephen King ne me semble pas être un écrivain essentiel. Sa plus grande qualité tient certainement dans les sommes colossales qu’il a empochées ! C’est peut-être ce qui l’a forcé à fabriquer des histoires excitantes et efficaces. Il a mis sur le même plan le succès économique et le sérieux littéraire. » Point positif, « King a heureusement rapporté suffisamment d’argent à son éditeur pour permettre à des auteurs "traditionnels" d’être publiés, alors qu’ils n’auraient pas eu leur chance dans d’autres circonstances. » En particulier de jeunes écrivains. Surnommé le « Stephen King français », Maxime Chattam s’est fait un nom en signant lui aussi des histoires fantastiques et sanglantes (In tenebris, Maléfices), qui s’exportent un peu partout dans le monde. Il reconnaît volontiers sa dette envers le géniteur de Carrie : « C’est un auteur dont l’existence m’a permis de canalyser mon désir d’écriture. Ma première expérience d’apprenti-écrivain a été de transposer la nouvelle ayant inspiré Stand by me ! »

Les films, avant les livres
Pour toute la génération des écrivains trentenaires ou quadragénaires, Stephen King fut d’abord une rencontre à l’adolescence, cet âge ingrat où l’on aime se faire peur pour dépasser ses complexes. Pour certains, ce sont les films qui leur ont permis de le découvrir. « Quand j’avais douze ou treize ans, un copain du collège avait lu Running Man, se souvient Douglas Cowie. Il avait adoré et me l’a prêté. Et c’est resté mon roman préféré de Stephen King. C’est bien meilleur que le film de Paul Michael Glaser avec Schwarzenegger ! » Même anecdote, ou presque, rapportée par Maxime Chattam : « La première fois que j’ai entendu parler de King, c’était avec les films Shining et Simetierre. A quatorze ans, j’ai lu Ça. J’ai eu peur comme jamais, car j’avais l’âge des héros et, comme eux, j’avais la passion des souterrains ! »

S’il ne voit en King qu’un « auteur de peu d’intérêt », le Britannique Will Self - dont les romans (Les grands singes ; Dorian, une imitation) ont toujours une base surnaturelle - a dévoré un grand nombre de ses livres jusqu’à l’âge de trente ans. « Mais plus rien depuis. Le plus étrange, c’est que je suis incapable de me remémorer celui que j’ai lu en premier. » Ce n’est pas le cas de Bret Easton Ellis, qui évoque avec émotion sa première expérience « kingienne » : « J’ai découvert d’abord Carrie le mois où il est arrivé à la bibliothèque locale. Je l’ai pris. Ça avait l’air intéressant. Je devais avoir dix ans. Jamais je n’aurais dû emprunter cet ouvrage. Mais le bibliothécaire savait que j’étais un lecteur précoce. Et comme j’avais l’air plus vieux que mon âge, ça ne posait pas de problème. Je me souviens l’avoir lu d’une traite. Je l’ai même relu dans la nuit au lieu de faire mes devoirs. Je me suis alors plongé dans Les vampires de Salem, Shining et The Stand - tous ces livres m’ont particulièrement impressionné. J’ai des sentiments très forts pour Christine. Et j’ai également adoré sa première collection Night Shift, au point que j’ai même écrit de fausses dédicaces sur ces livres et les ai montrées à mes amis. Sans doute ses premières œuvres - du milieu à la fin des années 1970 - me sont particulièrement restées en mémoire, parce que je n’étais qu’un enfant quand je les ai lues. Pendant ces années de construction, il est rétrospectivement difficile de se débarrasser des livres qui ont eu un impact fort et durable sur vous. »

Au-delà de l’amour pour les livres, l’influence de King sur tous ces auteurs a été déterminante. Ellis en premier lieu : « J’ai beaucoup aimé Misery et, surtout, La part des ténèbres - une des références évidentes de Lunar Park : deux livres à propos de l’écriture et des auteurs, et leur impact sur les lecteurs. » Les romans de King ont été déterminants pour Stewart O’Nan : « Je crois que la grande majorité des écrivains américains de ma génération ont été inévitablement inspirés par ses histoires. Comme beaucoup, j’ai lu plus de pages de King que de tous ses contemporains. J’adore son sens du détail sur les Américains, et ses descriptions de la Nouvelle-Angleterre. C’est un vrai et grand raconteur d’histoires, il n’essaye pas de gagner l’adhésion du lecteur avec des astuces débiles. » Si certains lui reprochent des faiblesses de style, tous reconnaissent en King un maître de la narration. « Même s’il a parfois tendance à laisser courir sa plume et à multiplier les longueurs », commente Maxime Chattam.

Il est un point sur lequel King fait l’unanimité : la justesse de sa peinture sociale. Pour Chattam, King « crée avant tout des personnages toujours très humains et s’intéresse à leur réalité, à leur univers social, leur famille, leur quotidien - voyez tout le début de Simetierre ! » Toujours enthousiaste, Stewart O’Nan se montre plus précis encore, et vante sa capacité à décrire l’Amérique en lui faisant rencontrer le surnaturel : « King a apporté le fantastique à l’Américain de tous les jours. L’horreur ne pouvait résider plus longtemps dans des châteaux embrumés des Carpates ! L’horreur peut désormais venir de la rue de votre petite ville ennuyeuse, aussi. Ray Bradbury l’a fait pour les petites bourgades de l’Amérique des années 1950. King l’a fait pour un monde plus cynique, celui de l’Amérique post-Watergate. » Et Bret Easton Ellis précise : « Il a déplacé un genre moribond dans un monde moderne et reconnaissable - il a imposé le rock’n’roll dans l’horreur -, ce qui donne à sa fiction sa puissance et la rend si effrayante, si plaisante. Les abominations qu’il décrit et les monstres qui rôdent dans son univers existent dans notre monde à nous. »

Une culture pop
Et en France ? On sait que des romanciers au style très éloigné comme Marie Darrieussecq ou Emmanuel Carrère sont des fans inconditionnels. Tout comme Bernard Werber, l’auteur des Fourmis et du Souffle des dieux. « Il y a eu du fantastique et de l’horreur bien avant lui », reconnaît ce dernier, l’un des très rares auteurs français à succès jouant la carte de l’imaginaire. « On dit que c’est un genre anglo-saxon, mais c’est faux. Rabelais, Verne, Zola ou, plus récemment, Pierre Boulle et Barjavel ont écrit des livres fantastiques formidables et très inventifs, qui ont révolutionné le genre. Mais on méprise le genre en France. Les écrivains veulent aller à l’Académie française. Mais qui, aujourd’hui, a envie de lire les livres de Michel Droit ? » Stephen King est effectivement un peu plus « rock » que Michel Droit : fan du groupe AC/DC, il lui confia la bande-son de son film Maximum overdrive... Faut-il alors voir Stephen King comme une icône « pop » ? Cela n’a rien de péjoratif aux yeux de Bret Easton Ellis : « J’ai toujours pensé que la culture pop était sérieuse. Stephen King restera dans l’histoire pour avoir été la seule pop star de la littérature américaine. »

(Source sur Lire.fr)

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