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Enquête du magazine "Lire" sur Stephen King

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Thème : On en parle

Résumé Enquête du magazine "Lire" sur Stephen King

Stephen King

Stephen King, le roi de nos cauchemars

par Jean-Pierre Dufreigne
Lire, mars 2006

Il est peut-être le seul écrivain capable de mêler efficacement un style et des intrigues à faire frémir. Portrait de l’homme qui révolutionna le thriller.

Il était une fois, en 1972, au Hampden College de l’université du Maine, à Orono, un jeune professeur de littérature trop long sur pattes (1,98 m), joufflu et binoclard : Stephen Edwin King. A 25 ans, il n’avait écrit que des mémoires universitaires pour l’obtention de ses diplômes. Il s’était vu refuser quelques textes par les éditions Doubleday, dont Rage et Marche ou crève (repris plus tard sous le pseudo de Richard Bachman). Il avait publié quelques nouvelles dans des revues d’étudiants, entamé un récit pornographique et quelques pages sur une collégienne atteignant la puberté et douée de télékinésie. Il jeta ces feuillets au panier. Son épouse, Tabitha Spruce King les trouva et les récupéra, chiffonnés et tachés de café, les lut et découvrit les malheurs d’une jeune Carrie livrée aux moqueries de pimbêches cruelles... Dans ce brouillon d’un talent balbutiant et non reconnu par son auteur même, King ignorait qu’il menaçait déjà d’égaler les grands auteurs d’horror novels, les Poe, Lovecraft, Hawthorne qui avaient bercé son enfance...

Ce fut Tabitha qui publia la première. Rencontrée à la bibliothèque de l’université d’Orono, épousée en 1971 sur le campus, elle écrivit un roman sur un savant fou, Small World, qui hésitait entre L’homme qui rétrécit et Chérie, j’ai rétréci les gosses. Après divers petits métiers pour payer ses études - sa mère Ruth, abandonnée l’année de la naissance de Stephen, en 1947, par son mari, officier de marine marchande, a renoncé à une brillante carrière de pianiste pour nourrir sa portée -, Stephen travailla dans une laverie industrielle, chez un pépiniériste, obtint enfin un poste de professeur et put épouser Tabitha. Qu’enseignait-il à ses étudiants de Hampden ? Poe évidemment, mais aussi le Dracula de Bram Stoker, une « pure féerie » selon lui. Sans oublier Dickens comme il se doit dans le monde anglo-saxon. Devant l’horreur vécue à tenter de le faire entrer dans les caboches d’adolescents prépubères, King envisagea la pendaison. Frôlant le désespoir, le jeune professeur affronta une terrible alternative en quatre dimensions : entrer dans une secte (elles abondaient déjà), au parti républicain - lors d’une réunion, il remarqua qu’il était le seul jeune aux cheveux longs, et passa donc dans le clan démocrate -, la drogue ou bien... Il choisit le « ou bien » : et reprit les papiers chiffonnés sauvés par Tabitha et qu’elle disait adorer. Il s’installa devant sa vieille Underwood... Ainsi naquit Carrie, l’ado mal aimée, mal fagotée, sans père (comme Stephen) et à la mère bigote fondamentaliste. Visage de l’Amérique des seventies en jeune fille perdue dans la fosse aux serpents d’un lycée. Qui ne se souvient des premières règles sous la douche, dans le piaillement des garces, du seau de sang de porc et de la destruction d’une ville entière ? Bill Thompson, son premier éditeur en parle avec des larmes dans la voix et la main sur le portefeuille : « Carrie était le premier ouvrage d’un homme qui allait transformer les pires cauchemars du public en rêves dorés pour ses éditeurs. »

Au courrier du soir, chez les King, tombe un chèque de 400 000 dollars. Le professeur King gagne un salaire annuel de 64 000 dollars. Il réagit alors comme vingt ans avant Nabokov après le succès de Lolita : il fait un cadeau à sa femme et plaque l’enseignement. Et une dépression nerveuse. Nabokov quitta Cornell et offrit à sa Vera de finir leurs jours dans un palace à Montreux ; King courut dans les rues, ne trouva qu’une quincaillerie ouverte et offrit à sa Tabitha un sèche-cheveux. Puis d’autres livres et un manoir, la William Arnold House, construit au XIXe siècle pour un marchand de chevaux, sur West Broadway à Bangor (Maine) et dans lequel, Tabitha enfant, rêvait d’habiter, car chaque matin elle passait devant pour se rendre à l’école. Dans ses vingt-trois pièces, ses deux tours, et une piscine de 15 mètres, Stephen logera sa famille : une fille, Naomi, deux garçons, Joe Hill et Owen. Plus un chien court sur pattes mais bon basketteur. Et continuera d’y cultiver les monstres. De ses années d’enseignement, les œuvres de King gardent un écho : Simetierre commence sur le campus d’Orono, un de ses collègues, Jack Bennett, se retrouve dans La part des ténèbres, et les policiers, les « David et Goliath » de la fin de Misery, portent les noms des deux professeurs du département d’anglais où il enseignait : Wicks et McKnight.

Stephen King raconte dans la postface de son recueil Différentes saisons comment il devint « un écrivain de genre ». Après Carrie, il avait proposé Salem à son éditeur, Bill Thompson. Bill se montra soucieux :
« Si vous écrivez une histoire de vampires à la suite d’un livre sur une fille qui fait bouger les choses avec son esprit, vous allez être "classé".
- Classé ? Comme quoi ?
- Comme auteur d’histoires d’horreur.
- Bill, personne ne peut gagner sa vie en écrivant des histoires d’horreur. Lovecraft a crevé de faim à Providence.
- Je crois que vous allez avoir beaucoup de succès, dit Bill, et que vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez. »

Année suivante, Shining. Bill ronchonne : « D’abord la fille téléporteuse, ensuite les vampires et maintenant un hôtel hanté et un gosse médium... Vous allez vous faire "classer". » « J’ai alors réfléchi à tous ceux qu’on a "classés" et qui m’avaient procuré tant de plaisir. Je pourrais être en plus mauvaise compagnie. Serai-je un écrivain "important" avec un livre tous les sept ans ou un écrivain "brillant" avec des livres obscurs pour des universitaires qui mangent macrobiotique et conduisent de vieilles Saab aux autocollants défraîchis proclamant McGovern Président ?
- C’est O.K., Bill. Je serai écrivain d’horreur. »

Bill est toujours éditeur et j’écris toujours des histoires d’horreur. Ni l’un ni l’autre n’est en analyse. Et la terreur est plus saine que la cocaïne. »

King est un écrivain tout court. Comme Raymond Chandler, auteur de polars, ou Philip K. Dick, le grand science-fictionnaire. Ces trois-là ont en commun la possession d’un style, et une psychologie à bouleverser l’univers de leur « genre ». Ouvre-t-on la porte qu’est la page de garde d’un livre et en deux phrases on sait qu’on est chez eux. Chez King, c’est l’extrême banalité de l’Amérique des classes moyennes, vraie au détail près. Il peint ses shérifs comme Zola brossait ses boutiquiers. Son Amérique est balisée de véritables émissions de télé (principalement pour enfants, Sesame Street ou Mon petit poney), de marques de bière (préférence marquée pour la Coors et la Budweiser), de voitures dont chacune possède une signification : pour les mesquins, une japonaise, pour les « gentils » des 4 x 4 Tomcat. Les tueurs psychopathes roulent en Coronado noire, un requin de métal. Comble du chic et de l’impossible, dans Bazaar, Leland Gaunt, le Mal doucereux, se déplace dans une Tucker mythique, la Talisman, jamais fabriquée à plus d’un seul exemplaire. Plus diabolique qu’une Bugatti Royale. Mais c’est une banale Plymouth Fury 1958 rouge et blanc qui est l’héroïne de Christine, bagnole hantée qu’un gentil garçon s’offre et bichonne et qui lui fait perdre toute timidité. Un peu trop d’ailleurs. Une Plymouth Fury comme celle où le jeune Stephen, binoclard grassouillet, et ses rares copains emmenaient les filles au drive-in voir La créature du lagon noir et les peloter quand elles hurlaient. Et c’est un roadster Buick bleu et blanc de 1958 encore, abandonné devant une station Exxon, qui sert de sas de communication avec un outre-monde lovecraftien dans Roadmaster. L’actualité aussi donne à ses romans leur accent de réalité. Le gros toutou enragé se nomme Cujo parce que King a piqué le surnom du chef de l’Armée Symbionèse de Libération, qui fit la une des journaux avec l’enlèvement de Patty Hearst. Au fil des œuvres, et donc des années, la musique évoquée suit la mode. Dans le tout dernier roman, Cellulaire, King mentionne au passage Eminem et Britney Spears. Et dans son bureau, il existe un album de coupures de presse sur un tueur en série du Nebraska, Charles Starkweather. « C’est l’étranger, dit King, c’est l’Autre. On le voit dans ses yeux. J’ai compris qu’il était aussi moi. Et beaucoup de personnes. » L’Autre est notre Hôte.

King est un style, avons-nous affirmé. Il mêle l’efficacité à l’étonnant. Parfois sa phrase ne s’interrompt pas mais il passe à la ligne, écrit en italique un souvenir obsédant ou une voix intérieure qui ordonne, avant de reprendre la narration de la normalité apparente. Et ce, depuis Carrie. Presque du Joyce, surtout une méthode toute simple car notre esprit fonctionne ainsi, mêlant l’action, le discours et l’affolement de la pensée qui surgit de l’inconscient ou du monologue intérieur.

A-t-on assez remarqué l’exploit littéraire qu’est Dolores Claiborne ? Un monologue de 400 pages, une leçon de narration par un virtuose du porte-plume. Un interrogatoire policier, genre assez lointain de la création littéraire, dont on n’a que les réponses de Dolores Claiborne, épouse Saint-George, et dont on comprend les questions. Sans chapitres, sans dialogues additionnels, un fleuve de mots qui dit la brutalité faite aux femmes et aux enfants. Il pourrait s’agir d’une confession aux portes du paradis si saint Pierre était fouinard et bureaucrate comme un flic de trou perdu. Sans glose, sans explication inutile, King invente la tragédie à un seul personnage. Les autres n’étant qu’évoqués ou assassinés par Dolores qui possède un sens relatif du péché. Dolores Claiborne est également un livre technique : comment profiter des quelques minutes d’obscurité d’une éclipse solaire - qu’on retrouvera dans Jessie, celle du 29 juillet 1963 - pour tuer Joe Saint-George, son mari soûlard, salaud et brutal (il la frappe aux reins avec une bûche) et aux tentations incestueuses avec leur fille. Dolores avoue l’avoir tué il y a vingt ans alors qu’elle est soupçonnée au présent du meurtre de Mrs Donovan, chez qui elle fait le ménage et qui lui lègue 30 millions de dollars. Il y a prescription pour le meurtre par éclipse et Dolores sera innocentée de celui de sa patronne, dont elle offre l’héritage à un orphelinat. Il est de pires canevas mais peu d’aussi vertueux. Ecrivain « classé » de genre, il s’essaie aussi à tous les genres de son genre : le conte de fées avec Les yeux du dragon, écrit pour les 13 ans de sa fille Naomi, trop jeune pour lire les livres de papa ; le feuilleton, comme son cher Dickens, avec La ligne verte, publiée en six fascicules ; une rénovation de l’heroic fantasy avec les sept volumes de La tour sombre et son héros Roland (nom épique) le Pistolero...

Le style de Stephen King a été analysé en 1990 par les étudiants en troisième cycle d’anglais de l’université Paris-VII. Sujet proposé : l’apparition du mal dans Bazaar. Ce par le truchement du malfaisant idiot Ace Merill (neveu d’un héros de Minuit 4 et méchant abruti de la nouvelle Le corps). Tout partait d’un éclat de soleil lointain sur une route du Maine, se reflétant sur un pare-brise. King annonce toujours l’arrivée du mal par une lumière. Il laisse les ténèbres aux traditionalistes de la terreur. Les lumières de King terrifient : les yeux d’ambre du bon chien Cujo, la lueur verte dans les sous-bois des Tommyknockers, l’arc-en-ciel au-dessus des personnages d’Insomnie, le regard de feu de la petite Charlie qui caramélise un poulailler ou les agents du FBI, fillette adorable poursuivie par la CIA et des organisations humanitaires. Illumination impossible des égouts de Ça, yeux de brasillement rouge dans un coin de la chambre de Jessie, étincelles tournoyantes dans la mine de Désolation. Et qu’est-ce que le don du jeune Danny de Shining (d’abord traduit en français sous le titre L’enfant lumière) sinon celui de voir l’éblouissement terrible des avenirs possibles de son père atteint de folie meurtrière avec, en pendant, dans les couloirs de néons de l’hôtel Overlook, les ardeurs assassines d’un passé non encore consumé ? Dans Ça, le monstre tueur et clownesque est traité au passage d’ « empereur des lumières mortes ».

Mais n’est-ce pas un écrivain aussi que cet homme qui réfléchit sur l’acte d’écrire pour en modeler des romans d’horreur ? Il existe dans l’œuvre de King une « trilogie de l’écrivain » : Misery (1987), La part des ténèbres (1989) et cette grosse nouvelle, Vue imprenable sur jardin secret, dans le volume Minuit 2 (1990). L’un traite de la volonté de « changer de genre » et de ses dangers, le deuxième de l’usage schizoïde du pseudonyme (voir p. 39, La part des ténèbres), le troisième du cauchemar de tout écrivain face au plagiat. En passant par la « panne de l’écrivain » qui rend tueur fou le Jack Torrance de Shining ou fait sombrer d’autres personnages de Désolation et des Tommyknockers dans l’alcoolisme ou celui de Sac d’os dans le deuil dépressif. Elément secondaire de ce dernier, mais qui sonne comme un aveu, l’auteur en panne, Mike Noonan, va chercher dans le coffre de sa banque de vieux manuscrits non publiés pour fournir son éditeur avide alors qu’il est lui-même en rade. Le lecteur attentif se demande si Roadmaster, précédemment cité, n’est pas sorti d’un tiroir, une année de piètre récolte...

Changer de genre, King en eut la tentation. Et pour ce faire il rasa une ville : Castle Rock. Castle Rock est pour King la province pour Simenon, Combray et Balbec pour Proust, le comté de Yoknapatawpha pour Faulkner. Nous la retrouvons dans Dead Zone, Cujo, La part des ténèbres. Elle est citée dans Ça, Le fléau, Les évadés, Les Tommyknockers, Jessie, et des nouvelles, dont Le corps. Une carte du Maine dans Dolores Claiborne et dans Jessie situe précisément cette ville à 20 miles de Portland, où naquit King le 21 septembre 1947. De livre en livre, on retrouve ses magasins : la Blanchisserie du ruban Bleu où travaille Margaret White, mère de Carrie, le Mellow Tiger, taverne fréquentée dans Cujo, Bazaar et Le corps par Ace Merrill qui y cuve sa bière. Chez Nan’s en revanche on prend de copieux petits déjeuners. The Emporium Galorium est la brocante (incendiée dans Le molosse venu du soleil) de cette « vieille fripouille » de Reginald Pop Merrill, oncle d’Ace. Le cinéma Gem est spécialisé dans la SF et les films de John Wayne. Son shérif, George Bannerman, est torturé par son adjoint Frank Dodd, tueur de femmes dans Dead Zone, et meurt dans Cujo...

Au fil des romans et nouvelles, la bourgade accumule haines et détresses comme autant de gaz explosifs. Le diable apportera l’allumette dans Bazaar. Avec l’ouverture du Bazar des rêves, M. Leland Gaunt offre à chacun l’ « objet indispensable » (titre original : Needful Things). Il attisera les pires désirs, les pires pensées et fera de Castle Rock (nom chipé à la « forteresse de pierre » de Sa Majesté des mouches de Golding) un charnier et un amas de ruines calcinées. Après Jessie, Dolores Claiborne, romans d’angoisse mais non fantastiques, King souhaite « se ranger » et rase Castle Rock pour en finir avec l’horreur. Il y réunit toute la troupe de ses protagonistes et incendie le décor pour effacer les traces de ses délits. Dieu et Diable merci, l’horreur reprendra vite le dessus avec Insomnie, Désolation, Sac d’os... jusqu’au tout neuf Cellulaire. Où la terreur jaillit via les téléphones portables. King écrivain réaliste on vous dit.

Tout l’enquête du magazine

Pour l’enquête complète, il suffit de l’acheter chez le libraire à 5.50€.

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