Critiques du magazine "Lire" sur Cellulaire

Thème : Bibliographie de Stephen King

Résumé Critiques du magazine "Lire" sur Cellulaire

La mort en ligne

par Baptiste Liger
Lire, mars 2006

Le dernier roman de Stephen King met en scène des zombies : humour et efficacité pour un livre engagé.

On reconnaît la grandeur d’un roman de Stephen King à sa capacité à instaurer un climat de tension dès ses premières lignes. Le prologue de Cellulaire donne le ton : « Le 1er octobre, Dieu trônait au Paradis, la Bourse de New York frôlait les 10 140 points, les avions décollaient et atterrissaient à l’heure (sauf à Chicago, comme d’habitude). Deux semaines plus tard, le ciel appartenait à nouveau aux oiseaux et la Bourse était réduite à un souvenir. » Que s’est-il donc passé, ce 1er octobre apocalyptique ? Ce jour-là, tout semble pourtant bien se passer pour Clayton Riddell. Dessinateur du Maine un peu en galère, il est venu à Boston pour vendre sa première bande dessinée. Le contrat a eu lieu. Et l’artiste désire fêter cet événement, en offrant des cadeaux à sa femme, Sharon, et à son fils, Johnny-Gee. Soudain, l’horreur. Un cri. Clay aperçoit un homme se ruer sur un chien, et lui arracher l’oreille. Des individus à la démarche claudicante se baladent dans la rue avec des couteaux de boucher. Les rues paisibles de Boston deviennent une nouvelle version de l’enfer. « L’Impulsion » est passée par là : suite à un appel, les propriétaires de téléphones portables se sont transformés en de véritables zombies, particulièrement avides de sang : les « siphonnés ». S’agirait-il d’une attaque terroriste ? Ou d’une expérience scientifique ayant mal tourné ? Les personnes indemnes pensent d’abord à sauver leur peau, et s’organisent. De son côté, Clay ne songe qu’à rejoindre sa famille, afin de savoir si elle est sauve. Il rencontre alors Tom MacCourt et une adolescente, Alice (sans oublier son « bébé-Nike »). Tous trois prennent la route, apprennent à se connaître, à s’immuniser contre l’horreur autour d’eux. Ils arrivent jusqu’à un étrange établissement scolaire, la Gaiten Academy. Se joindront à ce trio de circonstance le directeur de l’école et un étudiant. Un curieux message dessiné à la craie rose - KASHWAK = NO-FON - et des mélodies sirupeuses rendront cette histoire sanglante à souhait plus mystérieuse encore.

« On se croirait dans ce putain de film, La nuit des morts-vivants », constate un personnage. Et ce n’est pas vraiment un hasard : Cellulaire est dédié au cinéaste américain George A. Romero, maître incontesté du film de zombies. C’est une clé pour comprendre ce roman de Stephen King qui, sous ses apparences de thriller, cache un livre engagé. Sur une trame classique, King décrit une Amérique matérialiste en proie au chaos, dont la destruction provient justement de son quotidien et de ses symboles consuméristes apparemment « innocents ». Inutile d’être un féru de sous-culture pour apprécier ce roman à suspense, dont l’humour noir fait des ravages - il faut oser des répliques comme « Je sais à présent ce que ressentent les homards dans leur aquarium le jour demi-tarif à Harbor Seafood » ou « La torche de Tom trouva enfin Alice, la tête prise dans le sweater jusqu’au nez, ce qui lui donnait l’air d’un prisonnier des extrémistes islamistes sur un cliché envoyé par Internet ». Quelques longueurs et facilités d’écriture* ne viendront pas entacher le plaisir du lecteur qui apprend, in fine, que « Stephen King vit dans le Maine avec sa femme, la romancière Tabitha King. Il ne possède pas de téléphone portable. » On a bien capté le message.

* Les jeux de mots phonétiques de King sont très difficiles à traduire.